Adoption des econférences : un pas vers la limitation des effets négatifs des habitudes en matière de conférences

Adoption des econférences : un pas vers la limitation des effets négatifs des habitudes en matière de conférences

Mardi, avril 20, 2021

Article invité publié par Chelsea Miya, Oliver Rossier, and Geoffrey Rockwell de l’Université de l’Alberta

Cette année, l’un des plus grands rassemblements de chercheurs d’université du pays se déroulera en ligne. Des milliers de participant.e.s au Congrès 2021 venant des quatre coins du Canada ne seront pas en mesure de se rencontrer à l’Université de l’Alberta, que ce soit par la route ou en avion. Au lieu de cela, les participant.e.s se rencontreront virtuellement.

Notre recours aux rencontres en personne a été considérablement remis en question au cours de la dernière année, car les universitaires (ainsi qu’une grande partie du monde) ont été dans l’obligation de s’isoler.

Nous avons certes été confronté.e.s à des obstacles majeurs lors de notre transition vers des conférences en ligne, mais celle-ci comporte incontestablement des avantages. L’impact sur l’environnement constitue l’un de ces avantages.

Le trafic aérien est l’un des principaux contributeurs aux émissions de gaz à effet de serre. Le rapport découlant d’une évaluation du développement durable réalisée en 2014 au sein de l’Université de Californie à Santa Barbara a révélé qu’environ un tiers de l’empreinte CO2 du campus (24 947 580 kg ou 55 000 000 lb) provenait des voyages effectués en avion aux fins de participation à des conférences, des discussions et des réunions (Hiltner). Une étude de cas réalisée en 2018 au sein de The University of British Columbia a produit des résultats similaires (Wynes et Donner).

Alors que nous nous dirigeons vers l’après-pandémie, nous nous trouvons actuellement à un tournant. Allons-nous revenir au format traditionnel de la conférence et allons-nous doubler les exigences en matière de voyage lorsque les restrictions de voyage auront été levées? Allons-nous sinon continuer à étudier des solutions de rechange virtuelles plus durables?

Obstacles à la participation

Les « Relations nordiques » constituent un thème adapté au Congrès de cette année, car le Nord a été profondément et durablement touché par le changement climatique. L’image de région sauvage et vierge véhiculée par le Nord du Canada n’est qu’un mythe. En réalité, l’Arctique s’est réchauffé deux fois plus vite que le reste du monde. Il s’agit d’un phénomène que les scientifiques appellent « l’amplification arctique » (Overland et coll.).

Les chercheur.euse.s du Nord doivent également faire face à des difficultés particulières pour participer à des événements en personne. L’une des conférencières virtuelles de l’econférence « Around the World » (Autour du monde) était établie à Nunavut. Elle a estimé que les coûts du voyage et de l’hébergement s’élevaient normalement à plus de 4 000 dollars.

Il existe un biais inhérent à notre recours au format de conférence traditionnel et en personne en faveur des chercheur.euse.s établi.e.s issu.e.s d’instituts riches et situé.e.s au centre du pays. Les econférences peuvent favoriser la diversification des participant.e.s à ces événements, ce dont nous profitons tous.

Redéfinir les congrès universitaires

Qu’est-ce qu’un econférence?

D’autres termes sont également utilisés à ce jour, notamment conférence-Web, conférence en ligne et conférence virtuelle. Cependant, le terme econférence est plus nuancé, car la lettre « e » évoque la double dynamique électronique et environnementale de ce format de conférence, et il semble probable que ce même terme sera couramment utilisé dans l’avenir, à l’instar de termes tels que livres électroniques, courriel, transfert électronique et recherche électronique.

Les econférences peuvent être synchrones où les participant.e.s se réunissent en même temps (p. ex., une « diffusion en direct »), ou asynchrones, c’est-à-dire réparties sur des moments différents (p. ex., à l’aide d’une vidéo préenregistrée).

Les econférences ne sont pas non plus limitées à un seul format.

Les premières conférences en ligne se déroulaient par courriel. Le chercheur Terry Anderson d’Edmonton, qui est l’un des pionniers du format virtuel, a expérimenté l’utilisation de listes de diffusion par courriel en 1992 (Anderson et Mason).

De nos jours, les rencontres en ligne ne sont plus un phénomène marginal. Plus de 4,6 milliards de personnes utilisent le Web. Internet est l’endroit où nous nous réunissons régulièrement : il s’agit d’un rassemblement sans frontières apparentes et sans limites de temps.

Alors que beaucoup d’entre nous travaillent à domicile, les appels vidéo sont devenus un mode d’interaction incontournable, probablement parce ce mode de communication est celui qui se rapproche le plus des conversations en face à face. Les tentatives visant à reproduire des conférences traditionnelles sur le Web sont cependant vouées à l’échec. Les événements en ligne les plus réussis adoptent au contraire les caractéristiques (et les bizarreries) de ce moyen de communication.

Avec l’invention de la radio, le théâtre a connu une période de transition tout aussi délicate, tel que mis en avant par le créateur de Wordpress Matt Mullenweg. Les premières pièces radiophoniques n’étaient que des radiodiffusions de spectacles sur scène en direct. Au fil du temps, les radiodiffuseurs ont cependant appris à utiliser la musique et les effets sonores, en diffusant du contenu conçu pour être écouté, et non visionné (Mullenweg; Rattigan 26-29).

De même, alors que nous continuons à expérimenter les réunions en ligne, l’econférence deviendra un format de conférence à part entière.

Les efforts visant à expérimenter l’utilisation de plates-formes non conventionnelles afin de créer des espaces de conversation plus ouverts et informels constituent l’un des progrès récents les plus passionnants en matière d’econférence, qui mérite une étude plus approfondie Comment créer des espaces de discussion informelle en ligne plus dynamiques?

Geoffrey Rockwell a souligné que les organisateur.trice.s devraient également utiliser autant que possible les technologies et les outils qui sont déjà populaires dans leur domaine ou leur discipline. À titre d’exemple, des applications de diffusion en continu et de clavardage Twitch et Discord, qui constituent déjà des espaces de discussion extrêmement populaires auprès des joueurs, ont été utilisées lors de la conférence sur les études du jeu vidéo Replaying Japan 2020.

L’environnement du jeu vidéo s’est avéré être un espace populaire pour les événements virtuels. Des festivals de musique proposant des tables de « merch », des séances de prise de contact (McMahon), et des œuvres d’art disponibles en téléchargement pour le jeu Animal Crossing de Nintendo (Wu) ont été organisés sur Minecraft.

L’organisation de réunions de recherche en ligne offre également l’occasion de réfléchir au-delà du cadre conventionnel des hôtels. Les avatars et la possibilité de créer nos propres environnements numériques peuvent ouvrir la voie à de nouvelles possibilités d’interaction créative.

Enfin, il convient de souligner le fait que les econférences ne sont pas nécessairement entièrement virtuelles. Les événements hybrides combinent à la fois des éléments physiques et virtuels. Bien avant l’arrivée d’Internet, McLuhan a lancé le concept d’un village planétaire de l’ère de l’électronique, au sein duquel les idées pouvaient être élaborées collectivement à la vitesse de la lumière. McLuhan a également souligné l’importance et le potentiel des innovations en matière d’événements hybrides. Le dynamisme qui découle de la combinaison de ces deux formes d’événements est nécessaire afin d’être en mesure de tourner le dos à la « narcose de Narcisse » (McLuhan, p. 55).

Défis futurs

Cela dit, les événements en ligne impliquent également des défis qui leur sont propres. Ils nécessitent par exemple un accès à des appuis et des ressources techniques.

La pandémie a démontré la façon dont la technologie peut exacerber les inégalités sociales et économiques. Tout le monde n’a pas accès à des connexions ou des appareils fiables, ni à la liberté d’expression. Le rapport mondial 2020 de Human Rights Watch a mis en évidence le fait que la toile mondiale devenait de plus en plus fermée et de moins en moins globale. De plus en plus de pays imposent des restrictions sur le contenu auquel leurs citoyens peuvent accéder en ligne et répriment la « dissidence en ligne » (Stauffer).

Bien que les econférences soient le plus souvent écologiques, elles ont également une incidence sur l’environnement.

L’empreinte carbone des réunions virtuelles est relativement faible par rapport à celle du trafic automobile ou aérien généré par les réunions en personne. Une heure de visioconférence ou de diffusion continue produit de 150 à 1 000 grammes de dioxyde de carbone (Obringer et coll.). À titre de comparaison, les émissions de carbone causées par les grandes conférences telles que le Congrès, qui attirent des participants arrivant de loin, peuvent facilement dépasser 2 tonnes par participant (Jäckle).

Les coûts énergétiques de l’informatique ne sont pourtant pas négligeables.

Les organisateur.trice.s des econférences doivent accentuer leurs efforts afin d’attirer l’attention sur l’impact environnemental de notre utilisation d’Internet et encourager les participant.e.s à adopter des habitudes informatiques respectueuses de l’environnement. À titre d’exemple, une étude récente réalisée au sein de l’Université Purdue a révélé que la désactivation de vos fonctions vidéo permettait de réduire les émissions à hauteur de 96 %, tandis que la diffusion continue en définition standard permettait la même réduction à hauteur de 86 % par rapport à une diffusion continue en haute résolution (Obringer et coll.).

Appel à l’action

Les universitaires ont le pouvoir d’influencer le changement des habitudes en matière de réunion à de nombreux niveaux en tant que participant.e.s, invité.e.s, conférencier.e.s, bailleurs de fonds et organisateur.trice.s de conférences. Les organismes de financement et les associations universitaires ont à la fois la possibilité et la responsabilité d’accroître la disponibilité de conférences durables grâce à leurs choix personnels et organisationnels.

Les partenaires du Congrès 2021 ont mis en place l’infrastructure nécessaire à l’accueil des événements académiques en ligne. À ce titre, la Fédération est bien placée pour initier des changements de politique dont l’incidence se répercutera au-delà de cet événement et permettra de faire évoluer la culture universitaire dans le bon sens.

Nous invitons la Fédération à assurer la présence virtuelle de 25 % (au minimum) des conférencier.e.s et des participant.e.s au Congrès 2022. Nous invitons également les participant.e.s à exprimer leur soutien aux initiatives de conférences virtuelles ou hybrides en contactant leurs associations et leurs organisateur.trice.s locaux.

Le mandat du Congrès consiste à réunir un ensemble de volets de recherche universitaire et à créer une plate-forme visant à « partager les résultats, affiner des idées et établir des partenariats qui permettront de façonner le Canada de demain ». L’adoption d’un format hybride virtuel/physique dans les années à venir permettrait non seulement de réduire les émissions de carbone, mais elle constituerait aussi une étape importante vers la construction d’une collectivité de la recherche plus inclusive, diversifiée et respectueuse de l’environnement.

C’est pour cela que nous espérons que le Congrès s’appuiera sur l’héritage de l’événement de cette année en continuant à soutenir les futures initiatives d’econférence.

 

Biographie : Chelsea Miya, Oliver Rossier et Geoffrey Rockwell sont les corédacteurs de Right Research: Modelling Sustainable Research Practices in the Anthropocene, qui sera disponible au printemps 2021.

 

Bibliographie

Anderson, Terry, et Robin Mason. « The Bangkok Project: New tool for Professional Development ». American Journal of Distance Education, vol. 7, n° 2, 1993, p. 5 à 18.

Hiltner, Ken. « A Nearly Carbon-Neutral Conference Model » Université de Californie à Santa Barbara https://hiltner.english.ucsb.edu/index.php/ncnc-guid

McMahon, James. « L’avenir des festivals de musique pourrait être dans les jeux vidéo » NME, 19 novembre 2020, https://www.nme.com/en_asia/features/gaming-features/the-future-of-music-festivals-might-be-inside-video-games-2820535

Marshall McLuhan, Comprendre les médias : les prolongements technologiques de l’homme (MIT press, 1994).

Mullenweg, Matt. “The New Future of Work,” entretien par Sam Harris. Making Sense, le 24 mars 2020. https://samharris.org/podcasts/194-new-future-work/

Jäckle, Sebastian. « WE have to change! The carbon footprint of ECPR general conferences and ways to reduce it ». Eur Polit Sci, vol. 18, 2019, p. 630 à 650. https://doi.org/10.1057/s41304-019-00220-6

Obringer, Renee, Benjamin Rachunok, Debora Maia-Silva, Maryam Arbabzadeh, Roshanak Nateghi et Kaveh Madani. « The overlooked environmental footprint of increasing Internet use ». Resources, Conservation and Recycling, vol. 167, 2021, 105389, https://doi.org/10.1016/j.resconrec.2020.105389.

Overland, J. E., E. Hanna, I. Hanssen-Bauer, S. J. Kim, J. E. Walsh, M. Wang, U. S. Bhatt, R. L. Thoman et T. J. Ballinger. Températures de l’air à la surface. Arctic Report Card : mise à jour pour l’année 2020. https://arctic.noaa.gov/Report-Card/Report-Card-2019/ArtMID/7916/ArticleID/835/Surface-Air-Temperature

Rattigan, Dermot. Theatre of Sound: Radio and the Dramatic Imagination. Carysfort Press, 2002.

Stauffer, Brian. « Ceux qui bloquent l’accès à Internet pour empêcher les critiques ». Human Rights Watch : rapport mondial 2020 https://www.hrw.org/world-report/2020/country-chapters/global-5#

Wu, Katherine J. « Meet the Artist Behind Animal Crossing’s Art Museum Island ». Smithsonianmag.com, 9 april 2020. https://www.smithsonianmag.com/smart-news/animal-crossing-now-has-bespoke-art-museum-island-courtesy-cheeky-real-life-artist-180974633/

Wynes, Seth, et Simon D. Donner. Addressing Greenhouse Gas Emissions from Business-Related Air Travel at Public Institutions: A Case Study of the University of British Columbia. Pacific Institute of Climate Solutions, juillet 2018.